Virage ou vulnérabilité : Les villes canadiennes se détournent-elles des États-Unis?
La diversification commerciale du Canada est bien réelle, mais elle demeure inégale. De nouvelles données à l’échelle locale révèlent quelles villes renforcent leurs liens avec les marchés internationaux et lesquelles restent les plus vulnérables, sur le plan économique, aux perturbations des échanges avec les États-Unis.
La situation commerciale du Canada est en pleine mutation.
Dans la dernière année, les exportations canadiennes ont commencé à se détourner des États-Unis pour s’orienter vers les marchés mondiaux. À l’échelle nationale, cela semble être un pas en avant : une évolution vers la diversification, dont on parle depuis longtemps, semble enfin se concrétiser.
Mais la situation est plus complexe.
Cette démarche de diversification n’est pas généralisée, elle n’est pas portée par de nouveaux exportateurs et elle n’est pas répartie de manière homogène sur l’ensemble du territoire. Elle est concentrée au sein d’une poignée d’entreprises, de secteurs et de villes, de sorte que de nombreux segments de l’économie restent fortement exposés aux risques liés à la politique commerciale américaine.
Un an après l’instauration des tarifs douaniers et des barrières commerciales, les répercussions se font sentir
L’année dernière, le Laboratoire de données sur les entreprises a démontré que les tarifs douaniers américains et les risques commerciaux n’auraient pas les mêmes répercussions partout au Canada. Certaines villes, en particulier celles qui sont étroitement intégrées aux chaînes d’approvisionnement américaines, étaient bien plus à risque que d’autres.
Quelles villes canadiennes sont les plus vulnérables aux tarifs douaniers américains?
Signe de la vulnérabilité observée d’un bout à l’autre du pays, Saint-Jean, Calgary et Windsor figuraient en tête de cette liste des régions métropolitaines de recensement (RMR). Un an plus tard, cette vulnérabilité semble se refléter dans les résultats économiques à l’échelle locale, même si nos prédictions quant aux régions qui seraient le plus durement touchées ne sont pas avérées exactes sur toute la ligne.
Comme on s’y attendait, les villes canadiennes les plus exposées au commerce avec les États-Unis subissent davantage de tensions économiques au niveau local. Les villes qui dépendent davantage du marché américain affichent généralement des résultats commerciaux plus faibles, une baisse des dépenses de consommation, une croissance de l’emploi plus lente et un recul de la confiance des entreprises, tandis que les économies plus diversifiées démontrent une plus grande résilience.
Où se manifestent les tensions économiques liées au commerce?

et tableau 33-10-0270-01) et des données de Moneris sur les dépenses de consommation.
Remarques : L’indice d’impact lié au commerce combine les variations normalisées (score z) des dépenses de consommation, des conditions du marché du travail et de l’activité des entreprises dans les RMR (2025 par rapport à 2024). Des valeurs plus élevées indiquent une pression économique liée au commerce plus forte.
Ce qui ressemble à de la diversification est en réalité de la concentration
À l’échelle nationale, les exportations vers les États-Unis ont diminué entre 2024 et 2025, tandis que celles vers le reste du monde ont fortement augmenté. À première vue, cette donnée peut laisser croire à une avancée importante en matière de diversification. Mais la structure sous-jacente de l’économie commerciale du Canada évolue moins que ne le laissent supposer les chiffres présentés. La diversification des exportations canadiennes est bien réelle, mais, comme nous l’avons mentionné, elle est généralement le fait d’un groupe restreint d’entreprises, de secteurs et de villes.
La croissance des exportations hors États-Unis s’explique surtout par une intensification des activités des exportateurs existants, et non par une augmentation générale du nombre d’entreprises exportant à l’international.
La diversification commerciale du Canada repose sur l’intensification des activités des exportateurs existants, et non sur l’augmentation du nombre d’entreprises exportatrices.

Remarque : Le nombre d’exportateurs correspond au nombre d’établissements déclarant des exportations; les variations peuvent refléter à la fois les conditions du marché et les seuils de déclaration.
Une grande partie de la croissance des exportations hors États-Unis se concentre dans un nombre relativement restreint de RMR :
- Toronto a enregistré l’une des plus fortes hausses des exportations vers les marchés hors États-Unis, ce qui s’explique à la fois par l’ampleur et la diversité des secteurs, ainsi que par la conjoncture économique générale et les secteurs sensibles au commerce, qui pèsent sur les résultats locaux.
- Calgary et Ottawa-Gatineau affichent certaines des plus fortes hausses en matière d’exportations hors États-Unis, ce qui laisse penser qu’une partie de leur activité commerciale dépend de moins en moins du marché américain.
- À Montréal et à Saskatoon, on observe également une croissance soutenue des exportations vers les marchés mondiaux, notamment grâce aux secteurs manufacturier, agricole et des matières premières.
- St. Catharines–Niagara et Kelowna ont enregistré une hausse notable de leurs exportations vers les marchés hors États-Unis, malgré des structures économiques différentes.
Mises ensemble, ces villes, dont le nombre est relativement restreint, représentent une part disproportionnée des progrès récents du Canada en matière de diversification des exportations, ce qui met en évidence à quel point l’ajustement commercial du pays reste inégal d’une région à l’autre.
De nombreuses autres RMR ne connaissent pas une telle évolution. Plusieurs grandes RMR, en particulier les régions manufacturières de l’Ontario fortement intégrées au marché américain, continuent d’enregistrer des résultats commerciaux globalement en baisse et de ne bénéficier que d’une dynamique de diversification limitée.
Les cinq principales RMR confrontées à des difficultés économiques liées au commerce :

Les régions manufacturières fortement intégrées au marché américain, notamment Oshawa, London et Kitchener-Cambridge-Waterloo, sont celles qui montrent les signes les plus évidents de difficultés économiques liées au commerce. Pour ces villes qui demeurent fortement tributaires du marché américain, la croissance des exportations hors États-Unis s’est avérée limitée ou insuffisante pour compenser le ralentissement général de l’activité commerciale et la conjoncture économique locale.
Plus généralement, les données mettent en lumière une divergence croissante dans les résultats commerciaux des différentes régions du Canada. Certaines villes parviennent à se développer sur les marchés mondiaux et à diversifier leurs bases d’exportation, tandis que d’autres restent davantage exposées à la demande américaine, aux perturbations commerciales et à l’incertitude politique.
Pourquoi la diversification commerciale du Canada reste-t-elle si concentrée?
Les données récentes de Statistique Canada concernant la réaction des entreprises aux tarifs douaniers américains indiquent que de nombreuses entreprises canadiennes s’adaptent avec prudence plutôt que de réorienter en profondeur leurs activités. Si les entreprises déclarant ne prendre aucune mesure sont moins nombreuses qu’il y a un an, il y en a relativement peu qui diversifient activement leurs ventes ou leurs fournisseurs en dehors des États-Unis. Au lieu de cela, les entreprises ont davantage tendance à augmenter leurs prix, à privilégier l’approvisionnement sur le marché intérieur ou à reporter leurs projets d’expansion.
Les entreprises misent-elles sur un retour à la normale avec les États-Unis? Les données indiquent que de nombreuses entreprises s’attendent toujours à ce que les conditions commerciales entre le Canada et les États-Unis finissent par se stabiliser et revenir à une situation proche de celle qui prévalait avant l’instauration des tarifs douaniers, malgré des signes de plus en plus évidents que le contexte commercial mondial devient plus fragmenté et moins prévisible. Une telle attitude contraste avec les récentes mises en garde du premier ministre Mark Carney, selon lesquelles le monde traverse « une rupture, et non une transition », et que l’ancien modèle d’intégration économique profonde ne peut plus être tenu pour acquis.
Le risque est que les entreprises canadiennes n’investissent pas suffisamment dans la diversification à long terme, précisément à un moment où la résilience et l’expansion des marchés deviennent de plus en plus importantes pour la compétitivité et la croissance.
Si le Canada souhaite que la diversification devienne structurelle, il faudra que davantage d’entreprises – en particulier les PME – participent au commerce mondial.
Un an après le « Jour de la libération », l’inaction est en baisse, mais les entreprises préfèrent augmenter leurs prix plutôt que de se diversifier.

La diversification nécessitera un élargissement de la base des exportateurs
Le Canada compte déjà un nombre important de PME exportatrices, et les taux de participation à l’exportation ont progressivement augmenté au cours de la dernière décennie, quelle que soit la taille des entreprises, y compris parmi les microentreprises (de 1 à 4 salariés). Pourtant, environ 90 % des entreprises non exportatrices continuent de qualifier leurs activités de « locales », même si nombre d’entre elles produisent des biens ou des services présentant un potentiel international.
Il s’agit là d’un aspect important, car bon nombre des obstacles traditionnels à l’exportation – la distance, la logistique et l’échelle – s’assouplissent dans certains secteurs de l’économie mondiale des services. Si les exportations de biens ont diminué ces derniers temps, celles de services continuent de progresser, et les petites entreprises sont déjà surreprésentées dans le commerce des services.
Le défi de la diversification du Canada ne se limite donc pas à l’accès aux marchés ou à la géographie. Il consiste également à aider davantage d’entreprises à considérer la croissance internationale comme un objectif réalisable et de plus en plus nécessaire dans une économie mondiale qui se fragmente.
Les PME peuvent contribuer à la diversification du commerce dans le secteur des services.

Le piège du confort domestique : Environ 90 % des entreprises qui n’exportent pas considèrent que leur activité est locale.

Le fait d’inciter ne serait-ce qu’environ 20 % de PME supplémentaires à se tourner vers l’exportation pourrait permettre au système d’atteindre une masse critique.
Sources : Analyses du LDE. Statistique Canada, Enquête sur le financement et la croissance des petites et moyennes entreprises (2023).
Ce que cela signifie pour les entreprises et les décideurs politiques
Les conditions commerciales devraient rester plus instables, plus incertaines et plus inégales que par le passé. La capacité d’adaptation des entreprises dépend de plus en plus du lieu où elles exercent leurs activités, de ce qu’elles produisent et de leur degré de dépendance vis-à-vis d’un marché unique.
Le réajustement des exportations canadiennes observé récemment est bien réel, mais il n’est pas encore généralisé. Une grande partie des progrès réalisés en matière de diversification au pays reste le fait d’un groupe restreint d’entreprises, de secteurs et de villes, ce qui expose de nombreuses entreprises et économies locales aux aléas de la demande et de la politique commerciale des États-Unis.
Pour les décideurs politiques, ces constatations mettent en relief l’importance d’aider davantage d’entreprises canadiennes à se développer à l’international et à être compétitives sur un plus large éventail de marchés. Le Canada ne doit pas seulement accroître le volume de ses échanges, il a aussi besoin de plus d’acteurs commerciaux. Pour ce faire, il doit aider davantage d’entreprises à sortir du « piège du confort intérieur » et à mieux cerner les marchés mondiaux où la demande pour les biens et services canadiens est déjà bien établie.
Pour soutenir cet effort, le Laboratoire de données sur les entreprises est en train de mettre au point un nouvel outil de diversification commerciale qui aidera les entreprises canadiennes à repérer les occasions sur les marchés internationaux et à mieux cerner les secteurs où leurs produits peuvent être compétitifs à l’échelle mondiale. Car, dans une économie mondiale qui se fragmente, la diversification n’est plus seulement une stratégie de croissance. C’est, de plus en plus, une stratégie de résilience.