Un petit détroit, de vastes répercussions :

Comment un choc mondial affecte le Canada

 
May 19, 2026
10 min de lecture
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Jasleen Trehan

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Alors que le conflit au Moyen-Orient entre dans sa 12e semaine, le détroit d’Ormuz, un goulot d’étranglement de 30 miles marins qui achemine un cinquième du pétrole mondial, est devenu la ligne de fracture d’un choc mondial sur l’approvisionnement.

Ce qui a commencé comme un simple embouteillage a entraîné des changements d’itinéraire et une hausse des coûts du carburant. Avec la flambée déjà observée des prix des engrais, la hausse des prix des produits alimentaires ne saurait tarder. Cette situation inflationniste est un scénario familier, qui rappelle à de nombreux Canadiens les années 2021 et 2022, marquées par les perturbations de la chaîne d’approvisionnement liées à la pandémie, aggravées par la suite par l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ces événements avaient alors propulsé le coût de la vie à son plus haut niveau depuis une génération, poussant la Banque du Canada à relever fortement ses taux d’intérêt en réaction et mettant de nombreux ménages dans une situation financière précaire. Le contexte est peut-être différent, mais une hausse de l’inflation est presque certaine.

Le détroit d’Ormuz permet le transport d’environ 20 millions de barils de pétrole par jour à travers un goulot d’étranglement pour lequel il n’existe pratiquement aucune alternative viable. À mesure que le conflit prenait de l’ampleur, le trafic de pétroliers s’est effondré, passant de près de 60 navires par jour à un niveau proche de zéro début mars, ce qui a déclenché la plus grande opération coordonnée de déstockage d’urgence jamais menée par l’AIE.

Il est important de noter que 83 % des navires transitant par le détroit d’Ormuz se dirigent vers les marchés asiatiques, à savoir le Japon, la Corée du Sud, l’Inde et la Chine, soit les économies présentant la plus faible diversification de leur approvisionnement et la plus forte dépendance logistique. L’exposition du Canada est limitée, mais une perturbation de cette ampleur a fait monter en flèche les prix mondiaux de l’énergie, et une prime de risque s’applique à tout, du transport maritime aux coûts d’emprunt des gouvernements.

La perturbation des marchés mondiaux de l’énergie offre au Canada l’occasion de jouer un rôle en compensant la perte du volume d’approvisionnement, du moins à court terme. En tant qu’exportateur net d’énergie, la hausse des prix de référence du pétrole se traduira par une augmentation des recettes pour le secteur pétrolier et gazier canadien. Grâce à de nouvelles capacités d’exportation au large de la côte ouest, les exportations extracôtières de pétrole brut et de gaz naturel ont atteint des niveaux records ces derniers mois.

La plupart des débats sur l’inflation commencent lorsque la demande exerce une pression à la hausse sur les limites de l’économie, mais l’inflation peut également être tirée par l’offre si le monde n’est pas en mesure de produire ou d’expédier ce qu’il produit habituellement en raison de bouleversements soudains.

La fermeture d’une voie navigable mondiale essentielle est un exemple d’inflation tirée par l’offre. La hausse des prix du pétrole a une incidence directe sur le coût de la vie des Canadiens.

La vague d’inflation observée en 2021-2022 a également été alimentée par des problèmes d’approvisionnement, exacerbés par la demande refoulée suite à la pandémie, qui a fait grimper les prix. Cela a entraîné une sensibilité accrue des Canadiens aux prix et une baisse de leur pouvoir d’achat.

Les perturbations de l’offre sont plus persistantes et, surtout, elles ne peuvent être résolues par des hausses de taux. Les banques centrales ne peuvent pas rouvrir une voie maritime, rétablir l’approvisionnement en engrais ou rassurer les assureurs face à l’augmentation des risques mondiaux; elles se limitent à augmenter les taux d’intérêt pour freiner la demande.

Pour le Canada, le secteur alimentaire rend cette réalité particulièrement concrète. Une étude de la Banque du Canada a révélé que l’inflation des produits alimentaires a bondi après la pandémie, en grande partie à cause des pressions sur les coûts des importations, la répercussion sur les prix des produits alimentaires prenant six à neuf mois.

Le Canada n’importe pas les conséquences inflationnistes par le biais d’importations directes de pétrole du Golfe, mais par le biais des prix mondiaux, des coûts de transport, des engrais et des rayons alimentaires. La flambée des prix des matières premières observée en mars ne concerne pas uniquement l’énergie : les engrais ont déjà fortement augmenté, et ce coût se répercutera sur les prix alimentaires canadiens jusqu’à l’été et l’automne.

Au Canada, ce choc se reflète directement dans le coût de la vie. La transmission s’effectue par deux canaux : l’essence, dont l’impact se fait sentir immédiatement et de manière visible à la pompe; et l’alimentation, dont l’impact est plus lent, mais plus durable. Les transports représentent 17,3 % du poids de l’IPC canadien et l’alimentation 16,7 %; ensemble, ils constituent plus d’un tiers des dépenses des Canadiens. Au sein du secteur des transports, l’essence à elle seule représente 3,7 % du panier, une part suffisamment importante pour qu’un choc énergétique fasse rapidement grimper l’inflation globale, avant même que cela ne se répercute sur les rayons des supermarchés. Les conflits de travail potentiels dans les secteurs ferroviaire et portuaire ajoutent une dimension nationale à ce phénomène; lorsque ces réseaux sont sous pression, la répercussion sur les prix s’accélère encore davantage.

En mars, l’inflation au Canada a atteint 2,4 % en glissement annuel, contre 1,8 % en février, une hausse clairement attribuable aux prix de l’énergie. Comme le montre le graphique du WTI, le prix du brut de référence a bondi, passant d’environ 60 $ fin 2025 à plus de 100 $ en mars 2026 — soit une hausse de près de 70 % dans les semaines qui ont suivi le début du conflit. Ce choc des prix du brut s’est répercuté directement sur les prix à la pompe au Canada, qui ont enregistré la plus forte hausse mensuelle jamais observée, à +21,2 % d’un mois sur l’autre. La hausse de 5,9 % de l’essence en glissement annuel sous-estime la gravité du choc, car elle tient compte du fait que les prix étaient déjà quelque peu élevés il y a un an; le chiffre mensuel est un indicateur plus fidèle.

L’inflation des prix alimentaires se maintient obstinément au-dessus de l’inflation globale depuis plus de six mois. En mars, les prix des denrées alimentaires sont restés élevés, les légumes frais ayant enregistré une hausse de près de 8 %, la plus forte augmentation depuis août 2023, en raison d’un resserrement de l’offre à l’importation. Les prix des engrais étant également affectés, ces répercussions ne sont probablement pas terminées et devraient se répercuter sur les prix alimentaires à l’automne.

Les données d’une enquête menée au premier trimestre par la Banque du Canada montrent que les anticipations d’inflation des consommateurs à un an se maintiennent à près de 4 %. Cela a une importance qui dépasse le simple calcul du panier de consommation : Lorsque les ménages s’attendent à une hausse de l’inflation, ils réclament des salaires plus élevés pour compenser les coûts supplémentaires. Les entreprises ont des coûts d’exploitation plus élevés et les répercutent sur les consommateurs. C’est ainsi qu’une perturbation de l’offre s’installe durablement. Les prix de l’essence constituent l’indicateur le plus tangible de l’inflation dans l’économie, et, à l’heure actuelle, ils signalent aux Canadiens que l’inflation revient en force.

Le LDE a estimé* que l’essence à elle seule ferait grimper l’IPC global de 0,7 à 0,9 point de pourcentage en cas de perturbation de courte durée. Si la perturbation se prolonge au-delà de six mois, l’impact combiné de l’essence et des denrées alimentaires pourrait atteindre 1,5 à 2 points de pourcentage, car les coûts des engrais, du transport et des denrées alimentaires importées continueront de se répercuter sur les prix des produits alimentaires au cours des prochains mois.

Le contexte mondial ne fait que renforcer cette inquiétude. Dans ses Perspectives économiques mondiales d’avril 2026, le Fonds monétaire international (FMI) a revu à la baisse ses prévisions de croissance mondiale à 3,1 % pour 2026, contre 3,4 % en 2025. Le Canada devrait connaître une croissance de 1,5 % cette année, tandis que les plus grandes économies asiatiques, le Japon (0,7 %) et la Chine (4,4 %), subissent les révisions à la baisse les plus marquées en raison de leur exposition directe. En appliquant la règle empirique** du FMI au choc actuel, le LDE estime que l’inflation mondiale augmentera de 1,3 à 2,1 % et que le PIB subira une baisse de 0,5 à 0,8 %, en supposant que les prix du Brent restent compris entre 95 et 110 dollars.

La Banque du Canada se trouve dans une situation délicate, la croissance étant déjà mise à mal par les fortes incertitudes commerciales aux États-Unis. Une flambée de l’inflation due à des problèmes d’offre pourrait la contraindre à relever ses taux, alors même que l’économie ralentit, le piège stagflationniste classique que la politique monétaire est la moins à même de résoudre. Elle peut freiner la demande, mais elle ne peut pas remédier aux problèmes d’offre.

Les chocs d’approvisionnement ne sont plus des événements rares et sont de plus en plus déterminés par la géopolitique plutôt que par les cycles du marché. La situation actuelle nous rappelle que la résilience n’est pas une option et que considérer les chaînes d’approvisionnement comme une priorité nationale fondamentale implique d’investir dans la capacité d’exportation, de garantir l’approvisionnement en intrants essentiels, tels que les engrais, de diversifier les sources d’approvisionnement alimentaire et de coordonner les efforts au niveau international pour réagir en temps réel aux perturbations.

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