Le déficit de productivité du Canada est une vulnérabilité à laquelle nous devons remédier
Le problème de la productivité au Canada n’est pas un concept économique abstrait. Cette vulnérabilité économique a des conséquences réelles.
Dans un monde défini par des rivalités géopolitiques, des chaînes d’approvisionnement fragmentées et une intensification de la coercition économique, les pays ne peuvent pas compter uniquement sur l’accès, les règles ou la bonne volonté. Ils doivent se renforcer de l’intérieur. La productivité, c’est-à-dire l’efficacité avec laquelle une économie transforme le travail et le capital en production, est le fondement de cette force.
Pourtant, malgré une main-d’œuvre très instruite, des ressources naturelles abondantes et l’accès aux marchés mondiaux, la productivité du Canada est au point mort. La production par heure travaillée a à peine augmenté depuis 2015, tandis que les États-Unis ont continué à creuser l’écart. Aujourd’hui, les travailleurs canadiens produisent environ 70 % de la production de leurs homologues américains, contre environ 80 % en 2000.
Bien que la croissance de la productivité ait ralenti dans toutes les économies avancées, la divergence entre le Canada et les États-Unis est particulièrement frappante. Depuis la pandémie, la productivité américaine a progressé et s’est accélérée, tandis que celle du Canada a régressé, creusant l’écart déjà important qui nous sépare de notre principal partenaire commercial et concurrent.
Cet écart revêt une grande importance. La productivité est le fondement de la croissance des salaires, de la compétitivité des entreprises, de la capacité budgétaire et de la sécurité économique à long terme. Contrairement aux chocs commerciaux ou aux risques géopolitiques, il s’agit en grande partie d’un problème que nous avons nous-mêmes créé, façonné par des choix d’investissement nationaux, des structures d’entreprise et des politiques. Cela signifie également que nous pouvons résoudre ce problème.
L’écart de productivité entre le Canada et les États-Unis s’est creusé depuis la pandémie
PIB par heure travaillée, indexé à 2015 = 100 (ajusté à la PPA, prix constants)

Remarques : La valeur de 2024 du Japon n’est pas encore disponible. La valeur des États-Unis pour 2024 est estimée à partir des données du U.S. Bureau of Economic Analysis.
Le défi de la productivité au Canada est complexe et structurel
Le ralentissement de la productivité au Canada n’est pas dû à un seul facteur. Les recherches pointent systématiquement vers une combinaison de défis :
- La baisse des investissements des entreprises dans la recherche, le développement et la technologie.
- L’affaiblissement de l’intensité concurrentielle sur de nombreux marchés.
- Difficulté à convertir la capacité d’innovation en retombées commerciales.
- Une part croissante de l’emploi dans les industries à faible productivité.
- Une forte dépendance à l’égard de l’exportation de matières premières plutôt que de produits transformés à plus forte valeur ajoutée.
Le Canada investit massivement dans des actifs physiques comme le logement et les bâtiments commerciaux, mais reste à la traîne de ses pairs en matière de R-D et d’investissement en capital intellectuel. Au cours de la dernière décennie, les dépenses de R-D du Canada en pourcentage du PIB ont été parmi les plus faibles du G7, une tendance étroitement associée à une faible croissance de la productivité.
Le problème de productivité du Canada est un problème de dosage des investissements
Le Canada investit massivement dans le capital physique. Mesuré par la formation brute de capital fixe (FBCF), son investissement global en pourcentage du PIB est l’un des plus élevés du G7. Mais une grande partie de cet investissement est concentrée dans le logement et les bâtiments, plutôt que dans les machines, l’équipement et la propriété intellectuelle qui améliorent la productivité.
Parallèlement, les dépenses des entreprises en matière de recherche et de développement restent faibles. Les entreprises canadiennes investissent beaucoup moins dans la R-D que leurs homologues du G7, ce qui entraîne des lacunes en matière d’innovation et de commercialisation que la recherche publique et universitaire ne peut à elle seule combler. Ce déséquilibre a une incidence sur la productivité.
Investment in physical capital vs R&D by country
GFCF and R&D spending, share of GDP, average (2013–2023)

Dans une économie fondée sur la connaissance, une croissance soutenue de la productivité dépend moins de l’ajout de structures physiques que de l’innovation, de l’adoption de technologies et de l’agrandissement d’échelle menés par les entreprises. La répartition des investissements au Canada explique en partie pourquoi un investissement global élevé n’est pas synonyme d’une croissance plus forte de la productivité.
Au fil du temps, ces choix d’investissement façonnent non seulement les niveaux de productivité, mais aussi ce qu’une économie est capable de produire.
Le problème de productivité du Canada est un problème de diversification
Complexité économique par pays

Le Canada exporte de grandes quantités de matières premières au lieu de les transformer sur son territoire, ce qui limite la quantité d’activités à forte productivité et à valeur ajoutée dans le pays.
L’indice de diversification économique indique la quantité de connaissances productives (compétences, technologies et expérience) entrant dans la production et l’exportation des pays. Selon cet indice, le Canada se classe au 50e rang mondial, alors qu’il se situait entre 30 et 40 au début des années 2000, et bien en deçà de toutes les autres économies du G7.
Les pays qui exportent une gamme plus large de biens complexes tendent à générer une productivité plus élevée, des salaires plus importants et une croissance plus rapide. La position du Canada témoigne d’un défi de longue date : Nous extrayons, mais, trop souvent, nous ne développons pas, ne transformons pas et ne possédons pas les activités à forte valeur ajoutée qui stimulent la productivité.
C’est au niveau de l’industrie que ces choix structurels se manifestent le plus clairement.
La productivité varie considérablement d’un secteur à l’autre
Les moyennes nationales masquent d’énormes différences entre les secteurs d’activité. Les secteurs à forte intensité de capital, comme les mines, le pétrole et le gaz et l’immobilier, génèrent beaucoup plus de recettes économiques par heure que les industries de services à forte intensité de main-d’œuvre. Les secteurs fondés sur la connaissance et la croissance, comme l’information et la culture, la finance et l’assurance, sont également plus performants que la plupart des autres secteurs de l’économie.
En revanche, les secteurs en contact direct avec la clientèle, comme le secteur de l’hébergement et de la restauration, le commerce de détail, les arts et les loisirs, enregistrent systématiquement une productivité plus faible, en raison de marges plus minces, d’une automatisation limitée et d’une forte intensité de main-d’œuvre.
Ces différences mettent en lumière une réalité importante pour les entreprises : La productivité n’est pas seulement une question d’efforts, c’est aussi une question de capital, de technologie, de taille et de modèles d’entreprise.
Productivité par industrie canadienne
PIB par heure travaillée, 2024 (dollars chaînés de 2017)

Élevé
- Mines, pétrole et gaz
- Immobilier
- Information et culture
- Finance et assurance
Moyen/faible
- Transport, entreposage
- Construction
- Santé, services sociaux
- Arts, divertissements, loisirs
Moyen/élevé
- Commerce de gros
- Fabrication
- Services professionnels
- Agriculture, foresterie et pêches
Faible
- Services administratifs
- Commerce de détail
- Autres services
- Hébergement et restauration
L’emploi au Canada s’est déplacé vers les industries à faible productivité
Répartition de l’emploi par groupe d’industries (2000-2024)

La composition des industries explique en partie le défi de la productivité au Canada, mais elle n’explique pas tout. La manière dont les entreprises opèrent au sein des industries est tout aussi importante.
Le manque de productivité au Canada est dû à la mauvaise performance des petites entreprises
Le défi de la productivité au Canada reflète non seulement ce que les entreprises produisent, mais aussi la façon dont la productivité varie en fonction de la taille de l’entreprise. Alors que les grandes entreprises canadiennes ont affiché des tendances de productivité largement similaires à celles de leurs homologues internationaux, les petites entreprises (de 1 à 99 employés) continuent d’accuser un retard important en termes de production par heure travaillée.
Les données de Statistique Canada montrent qu’au cours des deux dernières décennies, les petites entreprises ont toujours généré un PIB par heure inférieur à celui des grandes entreprises, n’atteignant généralement que 53 % à 76 % de la productivité des grandes entreprises, avec peu d’indices d’une convergence soutenue. Cet écart persistant reflète les différences structurelles en matière d’intensité capitalistique, d’adoption des technologies et d’accès aux avantages d’échelle que les grandes entreprises sont mieux placées pour exploiter.
Cette sous-performance a des conséquences sur l’ensemble de l’économie. Par rapport aux États-Unis, l’écart de productivité du travail au Canada est en partie imputable au secteur des petites entreprises. Les petites entreprises canadiennes sont plus en retard sur les grandes entreprises que leurs homologues américaines et représentent une part plus importante du PIB du secteur des entreprises. Par conséquent, la faible productivité des petites entreprises exerce une pression disproportionnée sur la production globale par heure.
Il est essentiel de combler les écarts de productivité des petites entreprises pour assurer les perspectives de croissance et la résilience du Canada. L’IA et d’autres technologies pourraient aider les petites entreprises à surmonter les contraintes d’échelle et à augmenter leur productivité – mais seulement si l’adoption et la diffusion sont soutenues par les bonnes conditions de marché et les bonnes politiques.
La taille et la productivité des entreprises interagissent également avec la géographie, car les entreprises se regroupent différemment selon les régions et les villes.
Productivité du travail par taille d’entreprise au Canada, 2002-2021

Remarque : La taille de l’entreprise est définie par la taille de l’effectif; les petites entreprises comptent moins de 100 employés.
Qu’est-ce qui explique l’écart de productivité entre le Canada et les États-Unis?
Contribution des petites entreprises, 2019 (points de pourcentage)

Remarque : Les composantes s’additionnent pour former l’écart de productivité total.
Information
Au Canada, les petites entreprises génèrent une production par heure travaillée nettement inférieure à celle des grandes entreprises, et cet écart s’est maintenu au fil du temps. Étant donné que les petites entreprises représentent une part plus importante de l’activité économique au Canada qu’aux États-Unis, leur sous-performance est un facteur clé de l’écart de productivité global entre le Canada et les États-Unis.
La productivité est inégale entre les villes et régions du Canada
La productivité varie aussi fortement entre les principales régions métropolitaines de recensement (RMR) du Canada. Certaines RMR sont systématiquement plus performantes que d’autres, en raison de différences dans la composition des industries, l’intensité du capital et la structure économique. Les grandes économies urbaines ont tendance à afficher des niveaux de productivité plus élevés, mais la taille seule ne suffit pas à rendre compte de la situation. Même au sein d’un même secteur, les résultats peuvent varier considérablement d’une ville à l’autre. La compréhension de ces différences locales est essentielle pour les chefs d’entreprise qui prennent des décisions en matière d’investissement, d’expansion, de planification de la main-d’œuvre et de compétitivité.
PIB par travailleur par RMR, 2024

Remarques : Les projections sont établies sur la base du niveau du PIB observé en 2022 et prolongées en utilisant le taux de croissance annuel moyen estimé à partir des données historiques sur la période 2012-2022. Cette approche préserve la cohérence avec les dernières conditions économiques observées tout en atténuant la volatilité à court terme de la croissance d’une année sur l’autre.
L’endroit où vous vous trouvez a son importance. La productivité varie fortement d’une ville-région à l’autre
La productivité n’est pas nationale, elle est locale. À l’échelle des RMR, les résultats du Canada en matière de productivité sont très inégaux. En 2024, les principales RMR, comme Regina, Toronto et Calgary, produiront environ 50 % de plus de PIB par travailleur que les RMR moins bien classées, comme Oshawa, St. Catharines-Niagara, Windsor et Sherbrooke. Ces différences reflètent des facteurs structurels (composition de l’industrie, taille de l’entreprise et intensité du capital) que les moyennes nationales peuvent masquer. C’est la raison pour laquelle il est important d’adopter un point de vue local et sectoriel – des outils tels que le Canadian Industry Tracker permettent de déterminer où se concentrent les forces et les faiblesses en matière de productivité.
Un nouveau regard local : Présentation de l’Outil de suivi de l’industrie canadienne
Pour mieux comprendre comment la productivité et les résultats des entreprises varient au sein des régions économiques et entre elles, le Laboratoire de données sur les entreprises a lancé le Canadian Industry Tracker – un nouvel outil réservé aux membres qui fournit des informations sur l’industrie au niveau de la ville et de la région, y compris des estimations expérimentales du PIB et de la productivité du travail.
Dans le but de faciliter l’analyse directionnelle des résultats en matière de productivité, l’outil de suivi combine les estimations de la production industrielle et des heures travaillées au sein de chaque RMR afin de permettre une analyse comparative cohérente entre les villes-régions et les secteurs d’activité. Les résultats sont présentés sous la forme d’un indice, conçu pour mettre en évidence la performance relative et les différences structurelles, plutôt que des résultats précis au niveau de l’entreprise.

Pour la première fois, les entreprises et les décideurs politiques peuvent explorer les différences de productivité entre les industries et les villes et par rapport aux références locales et nationales.
Les premiers résultats de l’Outil de suivi de l’industrie canadienne renforcent plusieurs thèmes clés :
- Les industries à forte productivité ont tendance à être à forte intensité de capital et axées sur la connaissance.
- Les leaders en matière de productivité varient d’une ville à l’autre, reflétant la structure économique locale.
- Certaines villes dépassent largement les moyennes industrielles nationales dans des secteurs spécifiques, tandis que d’autres sont à la traîne.
- Les industries à faible productivité restent répandues dans toutes les régions, ce qui souligne l’ampleur du défi.
Ces tendances suggèrent qu’il n’existe pas de solution unique en matière de productivité. Les politiques et les stratégies commerciales doivent être adaptées à l’industrie et au lieu.
Productivité dans certaines industries par rapport à la moyenne de la RMR, 2024, (100 % = résultat moyen)

Les industries à forte productivité sont les mêmes, mais les résultats varient d’une région à l’autre
Dans les principales RMR de l’Ontario, les industries qui sont en tête de la productivité au niveau national (finance et assurance, immobilier, et renseignement et culture) ont également tendance à se classer en tête au niveau local. Toutefois, nous pouvons constater que leurs résultats varient considérablement d’une ville-région à l’autre.
ans certaines RMR, ces secteurs génèrent deux à quatre fois le PIB moyen par heure travaillée dans la ville, alors que dans d’autres, leur avantage en termes de productivité est bien moindre. Cette variation régionale suggère que la composition de l’industrie n’explique pas à elle seule les résultats en matière de productivité. Les facteurs locaux jouent un rôle important dans la détermination de la productivité des mêmes industries dans différents endroits.
Un nouveau regard expérimental sur la productivité locale – avec d’importantes mises en garde

Pour la première fois, cet ensemble de données fournit, au niveau des RMR, des estimations de la productivité par secteur d’activité, mesurée en PIB par heure travaillée et indexée sur les moyennes locales. Les résultats s’alignent largement sur les tendances nationales, tout en révélant des variations significatives d’une ville à l’autre.
Comme pour tout ensemble de données expérimentales, les résultats doivent être interprétés avec prudence. Les principales limites sont la taille réduite des échantillons, la sous-pondération des revenus des grandes entreprises et les lacunes sectorielles lorsque les données ne sont pas comparables ou disponibles. Le Laboratoire de données sur les entreprises continue de perfectionner cette approche au fur et à mesure que de nouvelles données et méthodes deviennent disponibles.
Ce que cela signifie pour les chefs d’entreprise
Pour les entreprises, la productivité n’est pas un débat politique théorique. Elle a une incidence directe sur les coûts et les marges, sur la croissance des salaires et l’attraction des talents, ainsi que sur la compétitivité à l’intérieur du pays et à l’étranger.
Grâce à l’outil de suivi de l’industrie canadienne, il est possible de comparer les résultats, d’identifier les forces et les faiblesses structurelles et de prendre des décisions fondées sur des données probantes.
Conclusion
Le défi de la productivité au Canada est réel et structurel. Mais il peut également être relevé. Comprendre où se situent les écarts de productivité par secteur d’activité, par taille d’entreprise et par zone géographique est la première étape pour les combler.
Dans une économie mondiale plus compétitive et plus fragmentée, l’amélioration de la productivité n’est pas seulement une question de croissance. C’est une question de résilience, d’opportunités et de sécurité économique. Des outils comme l’outil de suivi de l’industrie canadienne contribuent à mettre en lumière ce défi et, plus important encore, à le résoudre.